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Les aventures de Hourria dans l’Algérie Nouvelle (épisode 10)

Les aventures de Hourria dans l’Algérie Nouvelle (épisode 10)

La rédaction
houria

Épisode 10 : J. comme Jamais. J. comme Joie.

Au sol, ils étaient tous là, Abdelaziz et les ombres du district 22/2, la tête basse, la mine triste.

— Voilà, dit Shoona, nous y sommes : derrière cette faille lumineuse se trouve ton Algérie, ta cité, ta maison, tes parents. Cela fait quelques jours que tu es avec nous. Pour eux, tu es partie depuis une heure, tu n’auras pas à t’inquiéter. Il t’appartient maintenant de te souvenir de nous si tu veux ou de nous oublier. Il te suffira de le penser et on disparaîtra.

— Merci, dit Hourria, je sais que vous comptez sur moi, mais je ne suis pas celle que vous croyez. Au revoir le cafard et arrête de lire dans mes pensées.

Hourria s’avance vers le portail lumineux SG3, elle se retourne une dernière fois pour regarder les ombres du district 22/2, fait un signe de la main et disparaît dans la lumière.

— Il faut qu’on y aille, Abdelaziz, dit Shoona. Elle est partie, c’est bon. On rentre à Hirakos. Ça ne sert a rien de rester plantés là, devant le portail. 

— Attendons un peu, dit Abdelaziz, juste un peu.

— Attendre quoi ? dit une ombre furieuse. On attend depuis des années et ça fait des années que les fleurs ont fané. Là, on avait une chance avec Hourria, mais elle nous a encore glissé entre les mains. Il faut se rendre à l’évidence : on a perdu. On a tout perdu, nos idéaux et notre pays. 

— Je ne parle pas aux ombres, dit Abdelaziz, elles obscurcissent mon esprit et voilent mes espérances. Rentrez sans moi. Moi, j’attends.

— Sois raisonnable, dit Shoona, elle ne reviendra pas et tu nous mets en danger. Les hommes de Zighomatis vont finir par nous repérer. Partons.

Le portail était toujours ouvert, la lumière était aveuglante. Fantomatique. Elle était pourtant belle, cette lumière, quand Abdelaziz y avait pénétré la première fois pour chercher Hourria. “N’aie pas peur”, lui avait dit Shoona. La lumière ne va pas te manger. Elle est forte, mais fine et douce comme du miel.”

En cette nuit finissante, comme leurs espoirs éteints, la lumière était violente. Blanche.

— Allez-y, dit Abdelaziz, je vous rejoindrai au point de rendez-vous. Je reste encore un peu.

— Ferme-la maintenant !

— Quoi ? dit Abdelaziz interloqué ? C’est la dernière fois que tu me parles comme ça. C’est quoi ces manières, yaw !!!

— Quoi ? dit Shoona ? De quoi tu parles ? Je n’ai rien dit. Je crois que ce voyage multidimensionnel a altéré tes sens, le cafard !

— Ferme-la, je te dis ! Et ferme cette porte aussi, elle est visible à partir de la cité des 1990 logements. Je n’ai pas envie d’être suivie par mes connards de voisins. Matghamerch bina ! 

— Hourria ! crient les ombres.

— Hourria ! dit Shoona, toutes ferfaras dehors.

— Hourria, pleure Abdelaziz. Je le savais…

— Évidemment que tu savais que j’allais revenir, tu n’as aucun mérite, tu lis dans mes pensées et j’aimerai bien que tu arrêtes de faire ça, si tu veux bien. On y va à votre point de rendez-vous ? Et, bien évidemment, je ne vais plus dans les trous et les tunnels. Je vole sur tes épaules Shoona.

— On se retrouve là-bas, cria Shoona avec enthousiasme. Ferme le portail Abdelaziz et let’s go !

Abdelaziz et les ombres du district 22/2 prennent le tunnel, s’enfoncent sous terre pendant que Hourria s’envole sur les épaules de Shoona la libellule.

— Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ? demanda Shoona. 

— Mon libre arbitre, répond Hourria. Je n’avais pas l’impression d’être venu sur Hirakos de mon plein gré. Entre vos histoires et cet élixir du Hirak béni que vous m’avez fait boire deux fois, je n’étais pas sûr d’avoir choisi. On ne peut pas aimer la liberté et la défendre si on ne l’est pas soi-même. Libre. Je devais donc partir. Et réfléchir. Rester ou revenir. Et je suis là.

— Nous y sommes, dit Shoona. C’est notre point de rendez-vous avec nos alliés sur place. 

C’était un hangar désaffecté. L’ancienne usine de montage Tahkout de Tiaret. Il y avait un tuyau d’échappement, une fausse facture, un douanier desséché récupéré dans un port sec, une aile repeinte et brisée, un pneu tout noir, une carte grise, une Polo rouge et le permis de Abdou Semmar.

En face de Hourria et des membres du district 22/2 se tenait une centaine de personnes, livides, le regard sévère. Silencieuses.

— Ne te fie pas aux apparences, ils sont très contents de te voir, dit Abdelaziz le cafard.

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— Évidemment, dit Hourria, ils ont l’air vachement contents de me voir. Les Algériens restent des Algériens, incapables de dire et d’exprimer leurs émotions. 

— Non, dit Shoona. Ils ne pourront pas te l’exprimer parce qu’ils n’ont plus les mots pour le dire. Leurs mots ont été confisqués par la BVM, la Brigade des voleurs de mots, de l’horrible Belhimer. Speechless. 

L’Algérie Nouvelle possède deux services très puissants : la Brigade anti-bonheur et liberté de Zighomatis et la Brigade des voleurs de mots de l’horrible Belhimer. Profitant d’une campagne nationale de vaccination en ligne contre la Covid-789, ils ont inoculé au peuple une puce qui détecte les mots interdits. Les mots libres, les mots transgressifs, les mots qui chantent, qui se comprennent et qui s’appellent. Ils les détectent, les confisquent, les effacent de nos mémoires, de nos dictionnaires, de nos livres et les remplacent par leurs mots à eux. Ils remplacent les mots doux par des mots mous, nos mots d’amour par des maux de tête, nos mots dits sont maudits, les mots de nos rues qui ne sont plus à nous par des morues sèches, nos mots fous deviennent des mots d’ordre.

“Liberté” de Paul Eluard s’appelle maintenant “Sécurité” ; “Nedjma”, c’est “Delma” ; “Ana el meghboune” est devenu “Ana el mesdjoune” ; “Medjnoune Leïla” est “Sain d’esprit” ; “El harraz” n’envoute plus personne et Mazouni a repris tout le répertoire de Hasni et de Maatoub. On n’a plus de mots, Hourria, conclut Shoona.

— D’accord, dit Hourria. 

Elle disait toujours d’accord même quand elle ne l’était pas. Elle disait toujours d’accord lorsqu’elle ne savait pas quoi dire ou voulait réfléchir et gagner du temps.

“D’accord, ajouta-t-elle. Ces mots-là, nos mots, ils les confisquent, les effacent des livres, des chansons, de nos mémoires, etc., mais ils en font quoi ?

— Ils les gardent dans des disques durs au ministère de la Confiscation, dit Shoona.

— Eh bien on va les récupérer, dit Hourria. Il est où ce ministère ?

Dans le hangar, ceux qui parlaient se sont tus et ceux qui étaient silencieux aussi. 

— Mafihach, dit Shoona, c’est trop dangereux. On y a pensé, mais le ministère de la Confiscation est ultra sécurisé. C’est une véritable forteresse.

— On ne fait pas de frite-omelettes bel baydh sans casser d’œufs, dit Hourria. S’ils ont confisqué vos mots, c’est qu’ils savent qu’ils sont importants. On ne fera rien sans la parole retrouvée et la liberté de parler. On va y aller dans ce ministère et on va libérer la parole confisquée. Ils n’auront pas le dernier mot. On est d’accord ? crie-t-elle…

— Sma3na ! répond le district 22/2

À suivre…

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