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Les aventures de Hourria dans l’Algérie Nouvelle (épisode 9)

Les aventures de Hourria dans l’Algérie Nouvelle (épisode 9)

La rédaction
houria

Épisode 9 : I comme immobile. I comme Impossible 

— Nous accostons bientôt, dit Shoona. Préparez-vous à sauter dans les canots de sauvetage, nous rentrerons par Alger-Plage.

— Pourquoi pas par Sidi-Fredj ? chuchote ironiquement Hourria.

Abdelaziz sourit longuement… et ne répond pas.

— Tout le monde est prêt ? dit Shoona. Vous vous mettez en file indienne et vous prenez tous une gorgée “d’élixir du 7irak benite”. Je dis bien “une gorgée”, il ne nous en reste pas beaucoup. 

— Pourquoi faut-il encore boire ce truc ? protesta Hourria. 

— Pour rapetisser, répondit Abdelaziz.

— Mais c’est chez nous ! cria Hourria, pourquoi se faire tout petit pour rentrer chez nous ?

Abdelaziz sourit longuement, tristement… et ne répond pas.

À suivre…

“J’ai dit non, c’est non ! Il est hors de question que je rentre encore dans ce trou !”, crie Hourria.

Les membres du District 22/2 sont sans voix, autour de Hourria assise sur un rocher à Alger-Plage. Le silence est pesant, même la ferfara de Shoona la libellule s’est tue. La nuit est calme et l’ambiance est lourde, très lourde. Les visages sont fermés, personne ne parle, personne ne bouge. Ils sont arrivés dans l’Algérie Nouvelle.

— On n’a pas le choix Hourria, ose dire finalement Abdelaziz le cafard. C’est le seul moyen pour nous d’atteindre le point de rendez-vous avec nos alliés sur place. Prendre la route serait trop dangereux : on risque, au mieux, de se faire écraser tellement on est petit ou, au pire, de se faire arrêter par les hommes de Zighomatis.

Hourria est recroquevillée sur elle-même. Ses cheveux bouclés couvrent toute sa tête enfouie entre ses genoux. Elle est en colère.

Chez elle, on connaissait cette position. C’est ainsi qu’elle se mettait quand elle était contrariée et pouvait rester des heures comme ça. Sakina sa sœur appelait ça “la position Bouteflika”. Immobile, mutique et indéboulonnable. À la maison, on savait qu’il fallait la laisser. Elle est comme ça, il faut attendre que ça lui passe.

“Cette tempête intérieure était pire que ses accès de colère”, disait sa maman. Quand elle s’énerve, on sait au moins pourquoi. Là, c’est un volcan qui dort, mystérieux et imprévisible.”

— On attend, dit Shona. Laissons-la.

“J’en ai marre ! pense Hourria. Depuis le début de cette aventure je ne maîtrise rien. Fais ci, fais ça, dors là, descend dans ce trou, cache-toi, bois ça. Non ! J’en ai marre qu’on me dise ce que je dois faire. Cette résistance est pire que le régime qu’elle veut combattre. Ils prétendent que je suis leur «unique chance» de sauver l’Algérie, mais ils me traitent comme un objet.

I cut the shit ! Je retourne à la maison et surtout je ne veux plus rentrer dans des trous, ni dans des tentes, ni dans des cases.”

— S’il te plait, lui dit Abdelaziz le cafard qui, bien évidemment, entend sa voix intérieure.

Hourria lève enfin la tête, la trace de ses genoux sur son doux visage fatigué par toutes ces aventures. Elle ne le regarde même pas. Comme s’il n’existait pas.

— Je rentre chez moi, finit-elle par lâcher en se levant.

C’est la stupeur sur les rivages de l’Algérie Nouvelle. Cris, larmes et chuchotements remplacent le silence des ombres.

Hourria est droite dans ses baskets. Elle pense déjà à son retour à la maison, à l’excuse qu’elle devra inventer pour expliquer son absence. Évidemment, qui va croire un seul instant qu’une libellule, un cafard, un vieux sadique et des ombres silencieuses l’ont convaincue de sauver l’Algérie Nouvelle ?

— Personne, dit Shoona.

— Wechnou personne ? dit Hourria. De quoi tu parles ?

— Tu as raison, personne ne te croira parce que c’est incroyable. Personne ne te croira parce que, sans toi, ce n’est plus possible. On ne peut pas t’obliger. Tu es libre, Hourria, comme ton nom l’indique. Peut-être qu’on s’y est mal pris, mais on était trop heureux de te voir et notre ferfara nous perdra un jour. Elle nous a déjà perdus. On t’a perdue.

On va te ramener chez toi. C’est ton choix. Et on n’ira pas dans ce trou, on va voler, juste toi et moi.

Abdelaziz, toi et les autres vous prenez le tunnel, on se retrouve au portail SG3 à l’entrée de la cité des 1990 logements.

— Vous avez un avion ? dit Hourria.

— Non, dit Shoona, monte sur mes épaules et accroche-toi.

Hourria regardait Abdelaziz et les ombres, têtes baissées, se diriger vers l’entrée du tunnel, lorsque Shoona déploya ses ailes. Elle eut cette sensation bizarre, comme si son estomac se détachait. Comme lorsqu’elle était enfant au parc d’attractions. Pourquoi, alors qu’Abdelaziz le cafard était devenu aussi petit qu’une fourmi, elle avait dans la bouche le gout des beignets gorgés d’huile pourrie et de sucre blanc ? Pourquoi maintenant ?

— C’est loin ?

— Non, dit Shoona. Ce n’est pas loin. Regarde en bas si tu n’as pas le vertige, tu reconnais ? C’est la place Audin, à Alger, et nous sommes vendredi.

— C’est quoi ces trucs blancs qui occupent la route ? dit Hourria, intriguée.

— Ce sont des camions de flics, répond Shoona. Ils sont là tous les jours. Comme une cicatrice mal soignée, comme un rappel.

— Et si nous sommes vendredi, où sont les marcheurs ? C’est le jour de Hirak non ?

— C’était, répond Shoona. Ça ne l’est plus. Tu vois le petit point noir entour. de dizaines de petits points bleus en bas ? C’est encore un manifestant qui a bravé l’interdit. Il va finir dans un des camions, puis au tribunal, puis avec les autres. En prison.

Viens, je t’emmène à El Harrach, on va survoler la prison.

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— Ah ! Enfin un détenu d’opinion libéré ! s’exclama Hourria en voyant une foule, visiblement heureuse, autour d’un point noir.

— Ce n’est pas un détenu d’opinion, c’est Amara Benyounes. Il vient d’être libéré. Tu veux voir des détenus politiques ? Accroche-toi ! ajoute Shoona en entamant un virage à 180 degrés.

L’air était frais dans le ciel bleu de l’Algérie Nouvelle. Shoona et Hourria survolaient Sétif. Les ruines de Djemila étaient toujours en ruines, le mont Babor a accouché d’une souris et une statue de Gaid Salah a remplacé la baigneuse d’Aïn El-Fouara. Plus loin… la prison.

— Tu reconnais ce jeune homme aux cheveux courts qui marche seul dans la cour ?

— Non, dit Hourria. C’est qui ?

— C’est Walid. Il n’a toujours pas été jugé, ni lui, ni aucun des autres dans la cour des rêves brisés. C’est comme ça qu’on appelle le quartier des politiques. T’en veux encore ?

Et sans attendre de réponse, Shoona s’envola vers Koléa.

— C’est Khaled Drareni, dit Hourria ! On peut lui parler ?

— Non, dit Shoona, on ne peut pas lui parler. On ne peut même plus en parler. On n’a pas le droit. À la moindre évocation des détenus d’opinions, les hommes de Belhimer, les voleurs de mots, te bloquent les cordes vocales.

— Depuis quand est-il en prison ? dit Hourria, visiblement émue.

— Aucune idée, répondit Shoona, plus personne ne sait quel jour nous sommes et en quelle année. Le sort jeté par l’innommable Bellezrag nous a fait perdre la notion du temps. Rentrons maintenant.

Sur le trajet, Shoona emmena Hourria voir la corniche à Oran. Fermée. Le cours de la Révolution à Annaba… désert. Le palais d’Ahmed Bey à Constantine… délabré.

— Où sont les gens ? demande Hourria. Pourquoi il n’y a personne dehors ? C’est toujours le confinement ?

— Non, la pandémie est finie depuis longtemps, mais ils ont maintenu le couvre-feu. Il est à 17h. Ils coupent ensuite l’internet à 20h et l’électricité à 21h. Les gens sont chez eux. On va chez toi. Accroche-toi.

Au sol, ils étaient tous là, Abdelaziz et les ombres du district 22/2, la tête basse, la mine triste.

— Voilà, dit Shoona, nous y sommes, derrière cette faille lumineuse se trouve ton Algérie, ta cité, ta maison, tes parents. Cela fait quelques jours que tu es avec nous, pour eux, tu es parti depuis une heure, tu n’auras pas à t’inquiéter. Il t’appartient maintenant de te souvenir de nous si tu veux ou de nous oublier. Il te suffira de le penser et on disparaîtra.

— Merci, dit Hourria, je sais que vous comptez sur moi, mais je ne suis pas celle que vous croyez. Au revoir le cafard et arrête de lire dans mes pensées.

Hourria s’avance vers le portail lumineux SG3, elle se retourne une dernière fois pour regarder les ombres du district 22/2, fait un signe de la main et disparaît dans la lumière.

À suivre…

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