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Les Aventures de Hourria dans l’Algérie Nouvelle (épisode 8)

Les Aventures de Hourria dans l’Algérie Nouvelle (épisode 8)

La rédaction
houria

Épisode 8 : H comme Hourria. H comme Hit parade

Dehors, c’était l’aurore, l’air était serein, le silence régnait en maître absolu. “C’est bizarre, Il n’y a pas d’oiseaux sur 7irakos”, se dit Hourria.

— Si, il y en a, lui dit sa maman, mais ils ne chantent plus depuis longtemps. Il y a trop de colombes en cage et trop d’innocents en prison. Ils sont en grève.

— Maman, tu te souviens du jour où je devais faire une rédaction sur l’aube, et j’ai parlé du crépuscule ? C’était drôle, non ?

— Non Hourria, je ne m’en souviens pas, je ne suis pas ta mère, je suis juste ce que tu aurais voulu qu’elle soit, mais je n’ai pas ses souvenirs, je n’ai pas tes souvenirs. Je suis là tant que tu y crois encore, et puis, qui sait, demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, peut-être que je partirai. J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.

— J’ai faim ! dit Hourria. Vous avez voté pour le petit déjeuner de ce matin ou pas encore ? On peut faire une exception et légiférer par ordonnance, je ne pense pas que je pourrai tenir le temps d’un scrutin.

— Ramenez-lui son plateau repas ! ordonna Shoona. Tu as besoin de prendre des forces, Hourria car, lorsque le soleil se couchera dans les nuées, et que demain viendra l’orage, et le soir, et la nuit ; Puis l’aube, et ses clartés de vapeurs obstruées; puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s’enfuit !

Bref, à la tombée de la nuit, nous prendrons le bateau pour l’Algérie Nouvelle !

— Quoi ? Mais je ne suis pas prête, dit Hourria.

— Personne ne l’est, répondit Shoona, mais il faut bien passer à l’action.

 Hourria avait la salle du petit déjeuner pour elle toute seule. C’était calme et agréable. Hourria ne s’était pas retrouvée seule depuis le début de son voyage rocambolesque vers l’Algérie Nouvelle. Elle se souvient. Elle se souvient très bien de ce qu’elle a dit cet après-midi-là. C’était hier, peut-être, ou alors il y a un an, il y a un siècle, il y a une éternité…

— C’est du Joe Dassin, dit Abdelaziz le cafard et sortant, du coup, Hourria de ses réflexions nostalgiques.

— Non, ce n’est pas du Joe Dassin, c’est du pain et du beurre, patate ! répond sèchement Hourria.

— Je ne parle pas de ton petit déjeuner, je te parle de la chanson dans ta tête. C’était l’été indien.

— C’est Nasro, dit Hourria.

— Non c’est Joe Dassin, répondit Abdelaziz le cafard.

— Je sais, banane, mais c’est à cause de Nasro que j’ai cette chanson dans la tête. Un jour, il m’a laissé un papier dans la boîte aux lettres avec ces mots : 

«Je pense à toi. Où es-tu ? Que fais-tu ? Est-ce que j’existe encore pour toi ? Je regarde cette vague qui n’atteindra jamais la dune. Tu vois, comme elle, je reviens en arrière. Comme elle, je me couche sur le sable. Et je me souviens, je me souviens des marées hautes. Du soleil et du bonheur qui passaient sur la mer. Il y a une éternité, un siècle, il y a un an.»

J’étais surprise. Agréablement surprise, mais très intriguée. Je savais que Nasro n’avait jamais vu la mer. À la cité, il n’y avait ni océan, ni vague, ni dune de sable, ni marée haute, ni marée basse, que des marécages. Je suis rentrée à la maison et j’ai googlé les mots de Nasro et c’était l’été indien, “une saison qui n’existe que dans le Nord de l’Amérique”, mais pas dans la cité des 1990 logements. Je ne lui ai rien dit, je ne voulais pas le froisser…

— Tu l’aimes encore ? dit Abdelaziz

— Pfff, n’importe quoi ! protesta Hourria. Je ne l’aime pas, évidemment. Je ne l’ai jamais aimé et c’est tant mieux, d’ailleurs ! La preuve, il est parti un jour, vers de lointains paysages, dont il ne m’a jamais envoyé la moindre image.

— C’est Hardy, dit Abdelaziz.

— Tu trouves que c’est hardi de partir comme ça ? répondit Hourria.

— Non, c’est Hardy, Françoise Hardy qui chante «Il est parti un jour vers de lointains paysages», dit le cafard. En tout cas, lui, il t’aime encore.

— Mouais… évidemment, entre deux aventures avec des farachate grecques, dit Hourria. Mais win 3labalek ? ajouta-t-elle d’un air faussement désintéressé

Abdelaziz sourit longuement… et ne répond pas.

— C’est une ignominie ! crie Jon en entrant en trombe dans le restaurant de district 22/2. Elle ne veut pas que je vienne ! Shoona ne veut pas que je vienne avec vous en Algérie Nouvelle ! C’est une catastrophe.

— Calme-toi, lui dit Abdelaziz, tu sais bien que ça n’a rien de personnel, et dans le planning hebdomadaire, tu dois t’occuper du déjeuner et du dîner. Bref, aujourd’hui, et comme chaque samedi, plastek fel couzina.

— Je sais ! hurle Jon. Mais on peut faire une exception, non ? Je vais rater le premier voyage de Hourria dans l’Algérie Nouvelle ? C’est normal ça ? Ya3ni toi, le cafard, tu y seras et pas moi ?

— Tsemma ana machi bnadem ? répond Abdelaziz.

— Ben oui, machi bnadem, t’es un cafard et, par conséquent, tu n’es pas un être humain. C’est logique.

— Mais toi, tu es un être humain, mais tu es quand même un gros porc, rétorque Hourria. C’est peut-être un cafard, mais il est plus humain que toi espèce de mekboute. Logique aussi.

Abdelaziz sourit longuement… et ne répond pas.

— Attends Hourria, supplia Jon, ce n’est pas ce que tu crois. Laisse-moi t’expliquer. Je t’aime, tu vois et j’irai chercher ton cœur si tu l’emportes ailleurs, même si dans tes danses d’autres dansent des heures. J’irai chercher ton âme dans les froids, dans les flammes. Je te jetterai des sorts pour que tu m’aimes encore.

— Celine ! dit Abdelaziz

— Non ! Harcèlement, dit Hourria. Ne cherche pas mon cœur ni autre chose d’ailleurs. Laisse-moi te dire une chose 7allouf : «L’amour, c’est comme l’alcool : plus on est impuissant et saoul, et plus on se croit fort et malin et sûr de ses droits.» Médite sur cela et, pendant que tu épluches les pommes de terre, rêve très fort et tu feras un très beau voyage au bout de la nuit.

    —J’ai compris tous les mots, j’ai bien compris, merci, dit Jon.

— Celine ! dit Abdelaziz

— Rateau, dit Shoona, hilare ! Le bateau est prêt. Faut qu’on y aille, les gars.

Le bateau était un très joli trois-mâts fin comme un oiseau qui devrait bien tenir bon la vague et le vent. 

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Hissez haut ! cria le matelot.

Hourria n’aimait pas les voyages en mer. Ça la rendait triste. Elle avait le cœur gros.

Sur la plage, Jon gesticulait et on entendait crier : «Dis, quand reviendras-tu ? Dis, au moins le sais-tu ? Que tout le temps qui passe ne se rattrape guère !»

— Barbara ! dit Abdelaziz.

— Barbant ! dit Hourria.

— Bâbord ! dit Shoona. El Djazair El Djadida ! Na7nou qadimoune !

La mer était calme et Hourria aussi. Debout sur le pont, elle avait le regard perdu dans les vagues. Le vent marin lui fouettait le visage. “Qu’est-ce que c’est cliché !” pensa Hourria. Il ne manque plus que Di Caprio vienne me caler pour qu’on décolle.

La vie est comme un voyage en mer : il y a des jours de calme et des jours de tempête. Le plus important est de se conduire en bon capitaine, dit Abdelaziz.

La vie, c’est un peu comme un voyage en train, lui répond Hourria, mais tu ne peux pas comprendre…

Abdelaziz sourit longuement… et ne répond pas.

«Ô bateau, Ô mon amour, sors-moi de cette misère, dans mon pays je suis ma7gour / Je suis fatigué, j’en ai marre, je ne raterai pas l’occasion, je larguerai les amarres.»

— Nous accostons bientôt, dit Shoona. Préparez-vous à sauter dans les canots de sauvetage, nous rentrerons par Alger-Plage.

— Pourquoi pas par Sidi-Fredj ? chuchote ironiquement Hourria.

Abdelaziz sourit longuement… et ne répond pas.

— Tout le monde est prêt ? dit Shoona. Vous vous mettez en file indienne et vous prenez tous une gorgée “d’élixir de l’Algérie Nouvelle”. Je dis bien “une gorgée”, il ne nous en reste pas beaucoup. 

— Pourquoi faut-il encore boire ce truc ? protesta Hourria. 

— Pour rapetisser, répondit Abdelaziz.

— Mais c’est chez nous ! cria Hourria, pourquoi se faire tout petit pour rentrer chez nous ?

Abdelaziz sourit longuement, tristement… et ne répond pas.

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