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Les aventures de Hourria dans l’Algérie Nouvelle (épisode 5)

Les aventures de Hourria dans l’Algérie Nouvelle (épisode 5)

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Episode 5 : E comme Élue. E comme Élections 

Dans le royaume de Khotta-1er, on nous appelle les “résidus du 7irak”. On a été chassés de l’Algérie Nouvelle après que Khotta-1er ait renversé son cousin Kafkadre avec l’aide du général Hayhate. Depuis, les Doigts Bleus ont pris le pouvoir et nous, on a été obligés de s’exiler clandestinement sur l’île mitoyenne de Hirakos, de peur de se faire arrêter par les hommes de Zighomatis, l’horrible chef de la police qui ne rigole jamais. Alors, on est là, on répète nos chansons pour ne pas les oublier et, surtout, on ne laisse jamais le feu s’éteindre”, dit Shoona en désignant le brasier au milieu de la clairière. “Et on attend.”
— Et vous attendez quoi ? rétorque Hourria.
— On attendait l’Élue, dit Shoona, et l’élue, c’est toi, Hourria.

— Je veux dormir, dis Hourria. On peut parler de cette histoire d’Élue et de Mahdia El-Mountadara demain, ida bghitou za3ma ?
— Bien sûr ! répond Ferfara la libellule. Mettez-la dans la tente AB93 et toi, Jon, ce n’est pas la peine d’aller l’embêter, d’accord ? Elle a besoin de se reposer.
— Mais… je l’aime ! dit Jon.
— Mais… ta gueule ! dirent les ombres, les arbres, la brise et les vagues qui s’écrasaient sur le rivage.

Jon n’était pas son vrai nom. Tous les membres du district 22/2 avait des pseudonymes pour pouvoir échapper à la traque des hommes de Zighomatis. C’était la norme sur 7irakos, mais aussi dans l’Algérie Nouvelle. L’empereur Khatik avait un nom d’emprunt et sa stratégie aussi était empruntée.

Antar et Abla aussi se sont approprié les noms d’un célèbre couple de la Djahilya. Visiblement, ils ont aussi pris la Djahilya avec. On ne connaissait pas leurs véritables identités. Certains les appellent “les autres”, d’autres les appellent “les nôtre” ou alors “l’État profond”, “le système”, “l’administration centrale”. Jon, lui, les a toujours appelé “IT”, comme le Clown. Les “ IT” se nourrissent de nos peurs les plus profondes, mais aussi de nos petitesses et de nos compromissions. Ils peuvent parfois paraître risibles, mais quand vous vous affublez d’un costume de clown et d’un nez rouge, personne ne peut deviner à quoi vous ressemblez à l’intérieur.

Jon avait la quarantaine bien entamée. Bien entamée, comme les bouteilles de whisky qui lui tombaient entre les lèvres.
“Le mille-feuille reste cinq minutes dans la bouche et vingt ans dans les hanches. En revanche, le whisky, lui, reste deux secondes dans la bouteille et 40 ans sous les yeux”, aimait-il répéter pour se moquer de ses cernes.
Avant de rejoindre le District 22/2, Jon était un journaliste et écrivain qui avait connu son heure de gloire lors du règne de Kafkadre. Il était reconnu comme l’une des plus belles plumes de l’Algérie ancienne. Il était aussi très célèbre pour son penchant pour la “séduction”. De la fenêtre de son bureau à la Maison de la presse, il ne ratait jamais l’arrivée d’une jeune stagiaire en quête d’expérience professionnelle. Il était toujours la pour les accueillir. On l’appelait d’ailleurs “le chef d’escale” de la presse algérienne.
Jon était plutôt séduisant. Grand, mince, le visage émacié et des yeux noirs qu’il plissait souvent parce qu’il était myope, mais cela lui donnait un air intelligent et mystérieux.
L’âge, l’alcool, l’autosatisfaction et le mouvement #metoo ont quelque peu relégué Jon au second plan. Le 7irak lui a donné une seconde jeunesse et un second souffle. Il s’y est plongé comme Tliba dans un plat de Doubara. Beaucoup le soupçonnent d’avoir rejoint le District 22/2 à cause des farachate. Lui jure par tous les saints que l’esprit du 7irak l’habite. Ou pas.

C’était la nuit sur 7irakos. Les ombres se sont tues, la brise aussi. On entendait à peine le bruit des vagues et la ferfara de Shoona la libellule. Tout le monde dort sur l’île de la révolution du sourire. Tout le monde dort ou presque car, dans sa confortable tente, Hourria, elle, ne dort pas.
Elle se demande bien ce qu’elle fait la. “Pourquoi diable ai-je suivi ce cafard ? se dit-elle. Il ne m’inspire pas confiance. Maman me manque aussi. Papa aussi, mais lui, il est tout le temps en mission. Le papa de Hourria travaille au ministère de l’environnement. Avant, il était cadre au Commissariat à l’Énergie Atomique, mais depuis le protocole de Kyoto, l’Algérie s’est “engagée” avec le reste des pays pour faire genre et le papa de Hourria s’est vu parachuté “Chargé de mission ”. Les dirigeants algériens s’en fiche du vert, à part l’équipe nationale, le khourchef et les billets. Verts.

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réferendum

“Depuis combien de temps suis-je partie ?” se dit-elle. “Je suis sur que ma sœur Sakina n’en a rien à foutre et qu’elle doit être bien contente que je ne sois plus là. Et Maman ?”
Hourria se décide finalement à quitter sa tente. “Il fait froid. Un froid de quatre heures du matin”, se dit-elle.

Dehors, c’est la pleine lune. Hourria se dirige vers la plage. Seul endroit qu’elle pense connaitre sur cette île. “Ki tetleflek welli lel posa”, se dit-elle. “Hadi machi bled” !
“Taisez-vous ! Vous êtes les ennemis de 7irakos !”
C’est de la plage que venait ce cri. Hourria n’en croyait pas ses oreilles. “Madjer est ici ?” se dit-elle, ou alors ce sont encore les effets secondaires de l’élixir de l’Algérie Nouvelle ? Mais plus Hourria se rapprochait de la plage, plus elle entendait la voix de la discorde se préciser.
— Il faut une assemblée constituante, dit une ombre.
— Non, réponds une autre, je propose une course sur la plage.
— Non, dit Shoona, pas question. Hourria est là, c’est à elle de décider !
— Décider de quoi ? dit Hourria. De quoi vous parlez ?
— Ils discutent du menu du dîner de ce soir, dit Abdelaziz le cafard complètement désabusé.
— Menkoum seriously ? dit Hourria. Au lieu de dormir vous débattez du menu du dîner ? C’est ça la résistance ?
— On discute de tout et on passe tout au vote, c’est comme ça que fonctionne le District 22/2, dit Shoona un peu vexée. On a nos règles !
— Apparemment, vous les avez tout le temps, lui répondit sèchement Hourria…
— C’est ça le district 22/2 ! cria un petit rat caché sous les ailes de Shoona. Celui qui n’est pas content n’a qu’à quitter 7irakos…
— Et plutôt deux fois qu’une, répondit Hourria. Je vais quitter votre île sur le champ. Je suis venue, j’ai vu et je suis déçu ! Abdelaziz, ramène-moi à la cité des 1990 logements. Votre Algérie Nouvelle, c’est la 7euss !
— Ta place est ici désormais …
— Mais je connais cette voix, dit Hourria en se retournant. Maman ?! Qu’est-ce que tu fais là ?

A suivre…

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