Épisode 6 : F comme Folie. F comme Frac.

Dehors, c’est la pleine lune. Hourria se dirige vers la plage. Seul endroit qu’elle pense connaitre sur cette île. “Ki tetleflek welli lel posa”, se dit-elle. “Hadi machi bled” !
“Taisez-vous ! Vous êtes les ennemis de 7irakos !”
C’est de la plage que venait ce cri. Hourria n’en croyait pas ses oreilles. “Madjer est ici ?” se dit-elle, ou alors ce sont encore les effets secondaires de l’élixir de l’Algérie Nouvelle ? Mais plus Hourria se rapprochait de la plage, plus elle entendait la voix de la discorde se préciser.

— Il faut une assemblée constituante, dit une ombre.
— Non, répond une autre, je propose une course sur la plage.
— Non, dit Shoona, pas question. Hourria est là, c’est à elle de décider !
— Décider de quoi ? dit Hourria. De quoi vous parlez ?
— Ils discutent du menu du dîner de ce soir, dit Abdelaziz le cafard complètement désabusé.
— Menkoum seriously ? dit Hourria. Au lieu de dormir vous débattez du menu du dîner ? C’est ça la résistance ?
— On discute de tout et on passe tout au vote, c’est comme ça que fonctionne le District 22/2, dit Shoona un peu vexée. On a nos règles !
— Apparemment, vous les avez tout le temps, lui répondit sèchement Hourria…-—- C’est ça le district 22/2 ! cria un petit rat caché sous les ailes de Shoona. Celui qui n’est pas content n’a qu’à quitter 7irakos…
— Et plutôt deux fois qu’une, répondit Hourria. Je vais quitter votre île sur le champ. Je suis venue, j’ai vu et je suis déçue ! Abdelaziz, ramène-moi à la cité des 1990 logements. Votre Algérie Nouvelle, c’est la 7ess !
— Ta place est ici désormais …
— Mais je connais cette voix, dit Hourria en se retournant. Maman ?! Qu’est-ce que tu fais là ?

Plus personne ne parle sur la plage de 7irakos. Les ombres sont figées. Hourria aussi. Seul le bruit lancinant des vagues et le bourdonnement des ailes de Shoona la libellule viennent perturber le silence de mort qui a suivi la rencontre incroyable de Hourria avec sa maman.
“Ce n’est pas possible, pense Hourria, je dois rêver… Maman ne peut pas être là, ici, maintenant, ce n’est pas possible, ce n’est pas ma maman. Et puis, maman ne se serait jamais coupé les cheveux aussi courts. Impou7al ! Je rêve, je dois sûrement encore rêver. Rien de cela n’existe, ni ce voyage, ni Abdelaziz le cafard, ni l’Algérie Nouvelle et encore moins cette île mystérieuse…
— Pince-toi, lui dit un homme qui avançait vers elle.
Il était grand, mince. Un peu trop mince. Les jambes arquées comme celles d’un footballeur ou d’un rachitique. Il portait une chemise à fleurs, ouverte évidemment, un collier en coquillage et…
— Papa ? s’écria Hourria. C’est quoi ce délire ? D’abord maman avec les cheveux courts, et ensuite papa avec une queue de cheval et une chemise à fleurs ? Non mais c’est abusé ! Ça, ce n’est plus un rêve, c’est un cauchemar.

Enfant, Hourria faisait toujours ce rêve étrange et pénétrant. Elle était au bord de la mer, à Azeffoun, où elle construisait un château de sable avec un pot de yaourt et une petite pelle en plastique. Elle mettait des heures à le construire, son château, minutieusement. Dans son château, il y avait quatre chambres : une pour ses parents, une pour elle, une autre pour Sakina sa sœur et une chambre d’amis. Elle ne voulait pas plus de chambres. Il y avait une longue allée de sable fin qui menait vers le grand portail, une piscine ovale, une chouwaya et des milliers de roses, roses. Hourria adorait les roses… Mais a chaque fois qu’elle terminait son château, la fille de l’immonde El Hamel venait et le lui prenait. Alors elle se mettait à pleurer et se réveillait au milieu de la nuit. “Ce n’est qu’un rêve”, lui disait son père qui venait toujours à son chevet. “Toi, tu n’as pas de château et, sur les plages d’Azeffoun, il n’y a plus de sable, mon bébé : Haddad a déjà tout pris depuis longtemps. Pince-toi, lui disait-il, ça te réveillera et tout ira mieux…”

Hourria se pinça tellement fort qu’elle a failli crier.
— Tu ne rêves pas, lui dit sa maman.
— Alors vous êtes vraiment là ? répondit Hourria. Je ne comprends plus rien, si je ne rêve pas c’est que j’ai perdu la raison. À force de me traiter de cinglée, j’ai fini par le devenir. Merci papa, merci maman !
— Non ma fille, tu n’es pas folle, lui dit sa maman. Mais je ne suis pas tout à fait ta maman, à vrai dire.
— Ana maniche ana non plus, dit son papa.
— Vous êtes qui, alors ? hurla Hourria. Les cousins de Rachid Nekkaz ?
— Nous sommes ce que tu aurais voulu qu’on soit, lui dit sa maman. Ici, sur 7irakos, je suis une militante féministe affranchie de l’autorité de ton père et ton papa est un militant anticapitaliste.
— Bon, dit Hourria totalement décontenancée. Vous êtes mes parents, mais en même temps vous ne l’êtes pas. Je ne rêve pas, mais vous n’êtes pas réels. Je ne suis pas folle, mais j’ai deux versions parentales : une version Ennahar-TV où papa est un relou macho et maman une femme soumise, et une version pump it up ou maman est une féministe intersectionnelle et papa un anarchiste végan et totalement stone.
— Je ne suis pas intersectionnelle, dit la maman.
— Je ne suis pas végan, protesta le papa. Et je ne suis pas totalement stone.
— Et moi ? dit Hourria, il y a une autre version de moi à la maison ?
— Non, dit Jon. Toi, tu es unique. On ne peut pas avoir deux comme toi, ma Hourria.
— Toi, tu es un 7allab, je ne te crois pas, lui répondit Hourria.
— Il a raison, dit Shoona la libellule. Il n’y a qu’une seule version de toi et tu es notre seul espoir, Hourria.

Au début, nous avions le feu sacré, on a fait tomber Kafkadre et ses amis, mais très vite, le général Hayhate et ses alliés nous ont jeté un sort très puissant, concocté par l’innommable Bellezrag, un sorcier qui vit depuis 1962 dans la forêt de Bousba3.
Depuis, la plupart se sont transformés en chats, ils adorent tous un rubis rouge géant au centre de la nouvelle ville de Sidi Abdallah.

Les seuls qui ont échappé à la puissance du sort se sont retrouvés ici, sur 7irakos, on essaie, tant bien que mal, de résister à l’effacement de notre mémoire, à la division et à la tentation du mille-feuille et du rubis rouge. Mais nous sommes peu nombreux, notre magie est faible et, pour annuler le mauvais sort de Bellezrag, il nous fallait quelqu’un qui possède le feu sacré, et cette personne, c’est toi, Hourria. Nous te cherchons depuis des années.
— Mais je ne suis pas magicienne, répondit Hourria. Comment veux-tu que je combatte votre Lord Voldemort de Oued Kniss ?
— Mais la magie est en toi, dit le papa. Elle est dans tes colères, tes rires, dans tes doutes, tes peurs, tes espoirs et surtout dans tes rêves. La preuve : regarde, on est-là avec toi et El Hamel est en prison. Comme dans tes rêves.
— Mais ce n’est pas en rêvant qu’on va récupérer l’Algérie et vaincre l’empereur Khotta 1er. Il nous faut plus que ça, dit Hourria.

Un frisson parcourt l’assemblée sur la plage de 7irakos. On entend les ombres murmurer et les ailes de Shoona bourdonner. Des larmes coulent sur les joues de la maman de Hourria, un large sourire fend le visage de son père…
— Qu’est-ce qui vous arrive ? dit Hourria, pourquoi vous me regardez tous comme ça et d’où vient toute cette euphorie ?
— Tu as dit “nous”, Hourria, dit Abdelaziz le cafard. Tu as dit “nous” et “on”.
— Et alors ? dit Hourria.
— Et alors, ça veut dire que tu es avec “nous”, lui dit Shoona dont la ferfara était en surchauffe.
— On se calme, les ferfaristes, ok ? protesta mollement Hourria. C’est juste une façon de parler, je n’ai pas encore pris ma décision.
Tout à coup, alors que tout le monde se remettait de ses émotions, une sirène retentit, jetant l’effroi parmi les membres du district 22/2.
— Tous aux abris ! cria Shoona dont les yeux clignotent. Les hommes de Zighomatis sont là !

S'abonner à la newsletter

Restez informés en gardant le sourire :)