Synopsis : Une jeune fille suit un étrange insecte dans un évier et tombe au beau milieu d’un monde extraordinaire, peuplé de personnages hors du commun. Ainsi débute les aventures de Hourria dans l’Algérie Nouvelle, et ses étranges péripéties. C’est en 2020 et ce monde extraordinaire où l’absurde et le cauchemar semblent habituels, nous semblera tout à fait d’actualité.

épisode 1 : A comme absence. A comme Algérie.

Cela fait dix minutes que Hourria essaie d’ouvrir une page Google sur son smartphone. Walou !
— Kraht ! dit-elle à sa sœur. Tu n’en as pas marre de lire des livres za3ma juste pour balancer ensuite des statuts intelligents sur Facebook ? Qu’est-ce que tu lis, déjà ?
– “L’Odyssée”, d’Homère, répondit Sakina. Homère le poète grec évidemment, pas Homère Simpson.
– Je connais Homère ! a répondu Hourria avec agacement. Je te rappelle, mademoiselle l’intello, que la mythologie grecque est ma passion. Toi, ta passion, c’est plus les sandwichs grecs et les sauce-maison.
Sakina ne dit rien, comme d’habitude. Elle connaissait bien le caractère exécrable de sa jeune sœur et elle savait très bien que la meilleure façon de la désamorcer était de l’ignorer.
— Je crois qu’on tape à la porte, dit Sakina. Je vais ouvrir.
Il faisait très chaud dans la chambre de Hourria en ce début d’après-midi. Pas de climatiseur, pas d’internet, pas âme qui vive dehors non plus dans la cité des 1990 logements. Digoutage…!
Que faire ? se demanda Hourria. Faire la sieste ? Faire du sport ou des selfies ? Numidia est antiquaire ou apothicaire ? Est-ce que le Hirak va reprendre un jour ?
Elle commençait vraiment à s’ennuyer sans connexion. Elle a quand même jeté un coup d’œil au livre que lisait sa sœur.

… «Étranger, ce qui me distinguait jadis, la beauté et la noblesse de mon corps, les dieux ont tout détruit, quand partirent pour Ilios les Argiens parmi lesquels était Ulysse, mon mari. Ah ! S’il revenait, ce héros, et veillait sur ma vie, ma gloire serait alors plus grande et plus belle. Mais je n’ai plus que tristesses : tant un dieu m’a prodigué des maux. Car tous les grands qui règnent sur les îles, Doulichion, Samé et Zacynthe boisée, ou qui habitent Ithaque visible au loin, tous me recherchent contre mon gré et consument le bien. Aussi, tout me laisse indifférente : hôtes, suppliants, hérauts qui sont au service du peuple. Je n’ai que le regret d’Ulysse, où mon cœur se fond.»

“Foutaise !” se dit Hourria en lisant ce passage, Ulysse fait le tour du monde, vit des aventures exaltantes et Penelope la7mara doit l’attendre sagement derrière sa machine à coudre et subir des années durant le harcèlement des Achéens. Dix ans elle l’a attendu el bahloula ! Le linceul qu’elle tissait lui servait plutôt à se voiler la face !
Elle se remémore encore le jour ou Nasro, son petit copain, lui annonce qu’il allait partir à Lesbos.
— Tu m’attendras ? lui dit-il les larmes aux yeux dans la cage d’escalier de leur immeuble froid et mal fini.
— Tu te prends pour Ulysse ? lui dit-elle ? Mec, la vie n’est pas la mythologie, tu n’es pas un demi-dieu et ana khatini lakhyata. Va la oú Éole te mènera, sur tes îles, et fais gaffe, si tu entends des sirènes, ça ne sera sûrement pas de belles créatures, mais juste des flics… Prends soin de toi et va te faire voir chez les Grecs !

Des mois plus tard, Hourria reçut une demande d’ajout sur Insta “Ulysse 93” C’était Nasro. Il était vivant. Elle était soulagée, heureuse même, mais ne lui a jamais répondu.
— Je déteste Penelope, martela encore Hourria.
— Et pourtant, le discours de l’absence et l’attente sont une femme, dit une voix venue de nulle part.
— WTF ? Qui a raconté cette connerie ? dit-elle.
— Roland Barthes, répondit la voix, dans “Fragments d’un discours amoureux”.
Historiquement, le discours de l’absence est tenu par la Femme : la Femme est sédentaire, l’Homme est chasseur, voyageur ; la Femme est fidèle (elle attend), l’Homme est coureur (il navigue, il drague). C’est la Femme qui donne forme à l’absence, en élabore la fiction, car elle en a le temps ; elle tisse et elle chante ; les Fileuses, les chansons de toile disent à la fois l’immobilité (par le ronron du rouet) et l’absence (au loin, des rythmes de voyage, houles marines, chevauchées).

— Oui, mais ça, c’était avant, dit Hourria. On n’est plus dans l’Antiquité, les plus grands couturiers sont des hommes, les tisseuses de petits Chinois mal payés et ce sont plutôt les chanteurs qui disent l’absence. De Brel à Hasni, ils ont tous assumé leurs fêlures, l’absence et l’attente. L’état amoureux “féminise” les hommes et tant mieux… Mais qui me parle ? dit calmement Hourria qui ne trouva pas extraordinaire d’entendre des voix. Met3awwida.
— C’est moi ! dit la voix. Je suis en bas de ton lit…
Cependant, quand Hourria vit que la voix était une petite sauterelle, elle sauta sur ses pieds, frappée de cette idée que jamais elle n’avait vu une sauterelle parler de Roland Barthes.
— Comment t’appelles-tu et d’où viens-tu, petite sauterelle ?
— Je ne suis pas une sauterelle, je m’appelle Abdelaziz. Je suis un cafard et je viens de l’Algérie Nouvelle. Tu veux que je t’y emmène ?
— Oui, dit Hourria, emmène-moi loin d’ici…
À suivre…

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