Une jeune fille suit un étrange insecte dans un évier et tombe au beau milieu d’un monde extraordinaire, peuplé de personnages hors du commun. Ainsi débute les aventures de Hourria dans l’Algérie nouvelle, et ses étranges péripéties. C’est en 2020 et ce monde extraordinaire où l’absurde et le cauchemar semblent habituels, nous semblera tout à fait d’actualité.

Épisode 3 : C comme comprendre. C comme chercher.

Hourria n’a pas eu mal en tombant au fond du conduit menant de son évier vers l’Algérie Nouvelle. Au-dessus, tout était noir et sombre. En face, pareil. En-dessous, des bulletins de vote et des feuilles mortes.
“Une pelle. Il me faut une pelle.”
La première fois que Hourria a embrassé un garçon, c’était Nasro. C’était un vendredi à 17h après un concert de Djmawi Africa. En Algérie, les soirées ont lieu l’après-midi et tout ce qu’on est censé faire la nuit, on peut le faire le jour. Et c’est en plein jour et à l’abri des regards, dans cette salle de spectacle mitoyenne de la cité des 1900 logements que Hourria a eu son premier baiser. Elle ne l’oubliera jamais, ça a duré une fraction de seconde où Hourria a vu sa vie défiler et a pu aussi se rendre compte par elle-même que Nasro n’avait pas arrêté ech-chemma. Bizarre. Digoulasse. Inoubliable et traumatisant, jouissif et douloureux, doux et aigre. Comme la vie. Comme l’amour.
— Une pelle, il faut que je trouve une pelle dit Hourria. Il est où, le cafard ? Abdelaziz ! cria-t-elle. Mais Abdelaziz avait disparu. Hourria était désormais seule dans ce trou. Elle s’est souvenue que le cafard lui avait dit qu’il fallait creuser pour atteindre l’Algérie Nouvelle, mais creuser avec quoi ? Où ?
Désespérée, Hourria s’assit sur les feuilles mortes et prit sa tête entre ses mains. La voilà désormais seule, perdue dans cet entre-deux, ni dans l’Algérie ancienne, ni dans la Nouvelle. Elle commençait à regretter d’avoir suivi le cafard.
“Quelle drôle d’idée de suivre un cafard quand même ! Et qui se prénomme Abdelaziz, en plus. Et bien évidemment, il a disparu, comme tous les mecs, ils te racontent de belles histoires et, au premier problème, ils disparaissent… Tous les mêmes !
— Aide-moi à creuser s’il te plait, dit Abdelaziz le cafard.
— Mais où étais-tu passé ? lui demande Hourria. Je te cherche depuis des heures.
— On est là depuis dix minutes, mais je te rappelle que le temps n’existe pas dans l’Algérie Nouvelle. Viens creuser au lieu de penser à rouler des pelles à Nasro.
— Mais comment sais-tu que je pensais à ça ? dis Hourria toute étonnée.
— On sait tout de tout le monde dans l’Algérie Nouvelle, dit Abdelaziz.
— Dans l’Algérie Ancienne aussi, répondit-elle.
— Tu n’as encore rien vu, rétorqua Abdelaziz. Prends la pelle et creuse, s’il te plait : je suis trop petit pour le faire.

“Le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent”

Hourria s’est rappelée de cette citation et ne put s’empêcher de penser à son père qui adorait les westerns spaghettis…
« Le monde se divise en deux mon ami, ceux qui ont la corde au cou et ceux qui la leur coupe…”

— Et toi tu creuses, dis Abdelaziz le cafard un peu exaspéré. Il faut vraiment qu’on y aille, Hourria. Je sais que tout cela est nouveau pour toi, perturbant, mais concentre-toi et creuse.

Elle prit la pelle et se met à creuser. Elle enleva d’abord les feuilles mortes, puis les bulletins de vote, sous les bulletins de vote, des affiches de Bouteflika, puis d’autres bulletins de vote, des photos de Zeroual, des projets de Constitutions et des projets de lois, des journaux officiels, des décrets, des arrêtés, des lettres. Des tonnes de papier.
— C’est quoi ça ? hurla Hourria. Mais combien d’arbres a-t-il fallu abattre pour construire l’Algérie Nouvelle.
— Tout le Barrage vert, les forêts, les maquis et les espaces verts, répondit Abdelaziz. Et encore, ils n’ont pas achevé leur mission, il reste encore des arbustes, des petites pousses et des brins d’herbe que l’on doit sacrifier pour construire l’Algérie Nouvelle. Le vert est la couleur de l’espoir. Celle de l’Algérie Nouvelle c’est le jaune pâle…

Des papiers, encore des papier, des convocations, des jugements sans valeur, des rapports sans aucun rapport et puis, enfin, Hourria toucha quelque chose de dur.
— J’ai quelque chose ! dit-elle en s’empressent de déblayer à la main le reste de paperasse qui obstruait ce qui ressemblait à une porte. C’est une porte, j’ai trouvé une porte !
— It’s a trappe, dis Abdelaziz, it’s not a door, it’s a trappe.
— Pourquoi tu parles en anglais, demande Hourria ? What’s happenz ?
— C’est normal, répondit Abdelaziz, This is El Djazair El Djadida et on nous oblige a speak english, parce que le français c’est la langue du colonisateur.
— Well, répondit Hourria, parce que l’english est la langue des opprimés, je vois que la New Algeria est aussi cohérente que sa vieille sœur, et, by the way, dear Grellou, une trappe en anglais, ça se dit “hatch” et “trap” signifie plutôt piège… à moins que…
— Hache. Une hache ! dit le cafard.
— À tes souhaits grellou, mais on dit hatch, pas hache.
— I know, répond Abdelaziz, on a besoin d’une hache pour casser la hatch qui nous mènera vers l’Algérie Nouvelle. Il y en a une là-bas, à droite, sous le cadre.

Hourria eut du mal à trouve sa voie dans ce trou noir, mais a finalement mis la main sur la hache.
— Décroche-moi, décroche-moi, décroche-moi !
— Qui parles encore, s’écria Hourria un peu décontenancée par cette voix venue de nulle part.
— C’est moi, c’est moi, c’est moi, je suis au dessus, au dessus, au dessus. Je suis le cadre, je suis.
— Oui bon ca va, s’exaspère Hourria, tu n’es pas obligé de répéter les choses trois fois de suite. Tesra3 ya mon ami ! Je vais te décrocher, eskout 3lina bark.
— Stooooooop ! s’écria Abdelaziz le cafard. Ne le décroche surtout pas ! Il a des raisons d’être là où il est et l’empereur Khotta 1er me coupera les antennes et plus si affinités s’il apprend qu’on l’a décroché.
— Quel empereur ? Qui est ce cadre ? De quoi tu parles ?
— Chaque chose en son temps, on en parlera plus en détail quand on aura ouvert la trappe. Tout ce que je peux te dire, c’est que dans le cadre, on a emprisonné l’ancien empereur de l’Algérie Nouvelle. Des sorciers d’Echourouk TV lui ont jeté un sort et, depuis, il y vit. Entre nous, on l’appelle “Kafkadre”… Allez, faut qu’on y aille, maintenant. C’est presque l’heure du couvre-feu
— Décroche-moi, décroche-moi, décroche-moi !
— Sorry, Kafkadre : une autre fois peut-être, we have to go, dit Abdelaziz.
— Restez dans votre médiocrité ! Restez dans votre médiocrité !Restez dans votre médiocrité ! s’exclama Kafkadre.
La hache à la main, Hourria s’employait à casser la trappe en bois qui les séparait de l’Algérie Nouvelle.
— Hurry up ! dit Abdelaziz, on est vraiment très en retard.
— Je fais ce que je peux, répondit Hourria, vous ne pouvez pas avoir une clé comme tout le monde ?
— Justement, si on avait la clé on n’en serait pas là.
— Je crois que c’est ouvert, dit Hourria haletante.
Elle s’empressa de soulever la trappe et, avant même qu’elle ne finisse, deux individus sautèrent vers elle.
Ils étaient identiques, petits, gros, cheveux courts, moustaches, costumes demi-manche et portable à la main.
— Abdelaziz ! s’écrièrent-ils à l’unisson ! Welcome back dear colleague ! Tu l’as ramenée avec toi ?
— Oui, dit Abdelaziz, c’était compliqué, mais elle est enfin là.
— Et tu es sûr que c’est la bonne ?demandent les jumeaux.
— Yes, dit le cafard. C’est elle. J’ai visité tous les appartements de toute la cité des 1900 logements et je n’ai trouvé qu’une seule Hourria digne de ce nom. It must be her.
— Wech maranache nbanou ? s’écria Hourria. Vous pouvez m’expliquez ce qui se passe ?
— Oups, désolé Hourria, nous étions tellement happy de retrouver Abdelaziz qu’on a complètement oublié de se présenter.
— Je m’appelle Antar.
— Moi je m’appelle Abla.
— Et on te souhaite la bienvenue dans l’Algérie Nouvelle.

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