Une jeune fille suit un étrange insecte dans un évier et tombe au beau milieu d’un monde extraordinaire, peuplé de personnages hors du commun. Ainsi débute les aventures de Hourria dans l’Algérie nouvelle, et ses étranges péripéties. C’est en 2020 et ce monde extraordinaire où l’absurde et le cauchemar semblent habituels, nous semblera tout à fait d’actualité.

Chapitre 2 : B comme Bouteille à la mer. B comme Bague

— Suis-moi, dit Abdelaziz le cafard, en sortant de la chambre et en empruntant l’étroit couloir de l’appartement exigu dans lequel vivait Hourria. Elle marchait prudemment pour ne pas écraser le cafard qui se dirigeait vers la salle de bain. Chemin faisant, Hourria aperçut sa sœur Sakina sur le pas de la porte, discutant avec 3ammi Toufik, le concierge de l’immeuble et elle ne put s’empêcher d’avoir un petit pincement au cœur en pensant qu’elle quittait, peut-être, sa famille pour l’Algérie Nouvelle…
— Par ici, dit Abdelaziz, debout au bord du trou de l’évier.
— Quoi ? dit Hourria. Comment veux-tu que je rentre dans un trou d’évier ? Certes, j’ai une taille de guêpe mais je ne suis pas aussi petite que le cafard que tu es.
— Es-tu obligée de me rappeler toutes les deux secondes que je suis un cafard ? Et crois-moi : le jour ou tu verras Nahla, mon amie la guêpe, tu auras une autre vision de ta taille.
— Ok, mais je ne suis pas plus avancée, dit Hourria. Grosse ou mince, je ne peux pas rentrer dans ce trou. Ton Algérie Nouvelle, c’est visiblement un monde d’insectes.
— Khatik, dit Abdelaziz le cafard : sur l’étagère blanche il y a une bouteille en plastique. Va la chercher et bois-en un peu. On est un peu pressés, je ne veux pas qu’on viole le couvre-feu.
— Wechnou ? Il y a aussi le couvre-feu dans l’Algérie Nouvelle ? Maderna walou, monsieur grellou !
Mais bon, Hourria a toujours été d’une grande curiosité et ne peut pas résister à l’appel du cafard et d’El-Djazair El-Djadida. “Lazem nqer3adj”, se dit-elle en se dirigeant vers l’étagère où était entreposée la petite bouteille.
Hourria était sûre que cette bouteille n’était pas là ce matin.
C’était une petite bouteille d’Ifruit de 33cl, à moitié pleine d’un liquide rougeâtre. Au cou de la petite bouteille était attachée une petite étiquette avec le mot “ACHROUBNI”.
“Hummm, arwa7 ou echroub 3ambalek !”
Hourria était certes une jeune fille curieuse mais, elle était néanmoins méfiante et trop indépendante pour obéir à une étiquette.
“Examinons d’abord cette bouteille”, dit-elle. Il n’est pas écrit “poison” dessus, ni “javel” ni “rahmet rebbi”, mais seulement, et en très petit, “Eau du 7irak bénite”.
“Ce qui ne te tue pas te rend plus grosse”, dit Hourria en portant le goulot à ses lèvres.
Et, contre toute attente, elle trouva le breuvage fort bon. Même s’il avait un petit arrière goût amer, les saveurs cachir, mille-feuilles et concombre formaient un cocktail assez agréable. Elle a fini par tout boire.
“Je me sens toute bizarre”, dit Hourria. “On dirait que… je rentre en moi-même !” Au bout de quelques secondes, Hourria ne mesurait plus que dix centimètres et son index était devenu tout bleu.
— Allez, saute avec moi ! Maintenant, tu es prête pour le grand voyage dans l’Algérie Nouvelle, dit Abdelaziz le cafard.

Un instant plus tard, Hourria sautait dans le trou de l’évier sans se demander comment diable elle pourrait en sortir.
— C’est bizarre : j’ai l’impression de tomber au ralenti, dit Hourria
— C’est normal, twalfi, dit Abdelaziz le cafard : dans l’Algérie Nouvelle, la vitesse et le temps sont des notions relatives. Nous n’avons pas inventé l’heure et du coup, le temps ne s’écoule pas ou du moins c’est ce que l’on fait croire à nos citoyens.
— Mais moi, je ne suis pas l’une des vôtres, répond Hourria. Comment se fait-il que je tombe surement, mais très lentement ?
— C’est à cause du cocktail que tu as bu, il rend amoureux ou fou, il efface le temps et les distances. Tout le monde en prends, là-bas…
— Et vous êtes tous amoureux ?
— Non…
— Euh… D’accord…
Dans sa chute lente et vertigineuse vers l’Algérie Nouvelle, Hourria avait le temps de regarder autour d’elle. Elle regarda d’abord vers le haut. Le trou de l’évier n’était plus visible et le chemin vers l’Algérie Nouvelle était très obscur. Elle eut une petite angoisse : “Sakina va sûrement se demander où je suis…”
“Maman va rentrer du travail et péter un câble… Elle va sûrement penser que je suis allée rejoindre Nasro sur son île grecque. Et papa, quand il le saura, il va encore accabler maman, l’accuser de ne pas avoir su m’élever et m’inculquer les bonnes valeurs.”
Elle regarda ensuite vers le bas, mais il faisait trop sombre également. Puis, elle jeta un oeil sur les côtés du conduit humide et mal éclairé qui l’amenait vers l’Algérie nouvelle et remarqua plein d’objets qui flottaient, en apesanteur. Des objets qui lui étaient inconnus : une carte d’électeur, une corde, une montre sans valeur, une dent de lait, une lentille bleue, un bout de papier. Soudain, de battre son cœur s’est arrêté. Hourria venait de retrouver la bague. Sa bague ! Celle que Nasro lui avait offerte pour ses 16 ans. Certes, il faisait sombre, mais Hourria l’a tout de suite reconnue malgré l’usure du temps qui n’existe pas sur le chemin de l’Algérie Nouvelle.

C’était la première fois qu’il lui offrait quelque chose. Elle ne l’avait jamais vu aussi inquiet, guettant sa réaction et elle se souviendra toujours de son sourire et de son soulagement lorsqu’elle lui dit merci. Elle avait aussi remarqué qu’il manquait trois pierres à la bague, mais elle ne voulut pas gâcher son bonheur.
Et puis, un jour, elle a perdu la bague.
Nasro lui en a toujours voulu.
Elle était tellement contente de l’avoir retrouvé et voulait le lui dire, mais elle s’est souvenu que Nasro était à Lesbos et qu’elle se dirigeait lentement, avec un cafard, vers l’Algérie Nouvelle.
— On arrive bientôt ? cria-t-elle à l’attention de Abdelaziz.
— Brabbi inchallah, répondit-t-il. Les chutes vers l’Algérie Nouvelle sont toujours lentes, mais rassure-toi, on y arrivera. Patience.

Plus bas, encore plus bas, toujours plus bas. Comme il n’y avait rien d’autre à faire, Hourria se remit à soliloquer.
“Bengrina va beaucoup me manquer ce soir, j’en ai bien peur !” (Bengrina était son poisson rouge). “J’espère que Sakina pensera à lui changer son eau et à lui donner à manger. Les poissons rouges, c’est très facile à gérer, c’est comme un amoureux transi, de temps en temps tu le nourris, tu lui changes son eau, tu lui jettes un petit regard et il se mettra à frétiller. Et même si tu lui fais des misères, il oublie vite avec sa mémoire de neuf secondes et il reprendra le cours de ses errements sans but, hors du temps.”

Dans sa chute lente et ennuyeuse vers l’Algérie Nouvelle, Hourria commença à se sentir toute somnolente et se mit à se poser des questions : “Est-ce que Bouteflika sait qu’il n’est plus président ? Est-ce que Tebboune sait qu’il ne l’est pas vraiment ? Et pourquoi il y a 701 kg de cocaïne et non pas 702 ou 501 ? Et Ghoulam wa3lach makherredjhache la touche ? Est-ce qu’il y aura une saison 2 de «Ouled Lahlal» ? Qui a tué Boudiaf ? Et Nasro, quand reviendra-t-il ? Il m’a dit qu’on ira ensemble voir les jardins refleurir et qu’on déambulera dans les rues de sa ville, mais quand reviendra-t-il ? Au moins le sait-il ?”
Hourria était incapable de répondre à toutes ces questions. Elle sentait qu’elle s’endormait pour de vrai cette fois et elle se mit à rêver qu’elle marchait avec Bengrina son poisson rouge, main dans la nageoire, quand patatras ! Elle atterrit sur un tas de feuilles mortes et de bulletins de vote et sa chute pris fin.
— Nous sommes arrivés ?
— Non, dit Abdelaziz le cafard, on a juste terminé la chute. Là, il faut qu’on creuse…
À suivre…

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